Le chevesne, un poisson pourri
Pauvre poisson
Encore une fois je tombe sur des commentaires invraisemblables et qui qualifient un poisson en lui donnant une image épouvantable. Mais d’où vient cela ?
Poisson noble
Un jour, je ne sais qui mais très certainement un écrivain ou un journaliste, a qualifié la truite de poisson noble. J’ignore les raisons qui l’ont poussé à donner cet adjectif à cette espèce mais toujours est-il que cette « qualification » est devenue courante dans le jargon halieutique.
Si c’est valorisant pour cette espèce cela l’est en revanche beaucoup moins pour d’autres et en particulier, l’un des cyprinidés qui cohabite assez régulièrement avec la truite, le chevesne. Depuis quelques années, il est même affublé d’un surnom par les jeunes, le « chub ». Dans le sud, c’est aussi le cabot, la bagre en Catalogne ou bien d’autres noms encore. Cela montre à quel point ce poisson est peu considéré par certains pêcheurs. Pire. On lui prête tous les maux. Il détruit les frayères à truites. Il mange les œufs des salmonidés. Il dévore les petites truites. Bref sa tête est mise à prix par quelques pêcheurs qui n’hésitent pas à le jeter sur la berge lorsqu’il a mordu à leur ligne. Ce sont parfois ceux-là mêmes qui crient haut et fort qu’ils pratiquent le no-kill intégral lorsqu’ils pêchent la truite et prônent le respect absolu. Pour moi c’est un non-sens.
Pourquoi dénigrer à ce point une espèce ? Elle a toujours eu sa place sur la zone à ombres et parfois sur la zone à truites. C’est parce qu’elle se défend moins ?
C’est à cause de sa tête qui est pourvue d’une gueule aux lèvres charnues lui faisant ressembler plus à un boxeur qu’à une danseuse brésilienne ?
C’est parce que lorsqu’il est de petite taille, il se jette avec avidité sur n’importe quel leurre ou mouche?
Ou peut-être parce qu’il laisse un peu plus de mucus sur les mains que ce que ne le ferait une truite ?
J’ai réellement du mal à croire que c’est l’une de ces raisons qui me semblent au demeurant complètement idiotes. Ah, j’allais oublier, c’est certainement parce que sa chair est nettement moins savoureuse et criblée d’arêtes.
C’est d’un ridicule
Tout cela me parait d’un ridicule absolu mais qui caractérise bien l’époque à laquelle nous vivons. À 100 % dans le bling-bling, les records et le paraître. Aucune place pour ce qui est différent, peut-être un peu moins gracieux ou ce qui n’est pas l’objectif premier à atteindre. Vous allez me dire que c’est bien joli tout ça mais il faut peut-être justifier ces dires. Et bien voilà, j’y viens.
S’il est vrai que le chevesne pourrait être traité d’omnivore car son régime alimentaire est extrêmement varié, il n’hésite pas effectivement à s’attaquer aux alevins ou poissons plus petits qui viendraient croiser sa route. Il peut éventuellement se nourrir d’œufs ayant quitté le substrat protecteur à cause d’une crue mais jusqu’à présent je n’ai jamais vu un de ces poissons dévaster une frayère à truite. D’ailleurs certaines espèces comme le barbeau commun, le barbeau méditerranéen ou le goujon, des poissons de fond, doivent certainement être bien plus impactant que le chevesne sur certaines zones de ponte des salmonidés.
Et à l’avenir ?
Avec le réchauffement climatique et la montée en température, vous pouvez être certains que les choses ne vont pas s’améliorer et que l’aire de répartition du chevesne va s’étendre vers l’amont de très nombreux cours d’eau. Tout comme cela s’est déjà produit sur une rivière que je fréquente depuis mon enfance, la Têt, dans les Pyrénées-Orientales, les chevesnes et les truites seront à leur tour poussés vers l’amont par de nouvelles espèces comme les gardons, les perches et les brochets. C’est naturel et intensifié par l’activité humaine et son impact exponentiel sur la nature.
Après avoir lu ce texte, je vous demande donc d’essayer de réviser votre jugement et de considérer un peu plus à sa juste valeur ce poisson qui m’a donné un plaisir incroyable ainsi que de belles sensations tout au long de ma jeunesse et le jour où j’ai commencé à pêcher à la mouche il y a 44 ans. Et pour ceux qui ne sont pas encore convaincus de la « noblesse » de ce poisson, essayez donc de capturer un spécimen de plus de 60 centimètres et on verra si vous êtes vraiment un as de la pêche à la mouche.
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